La traite de personnes au Canada : ampleur, dynamiques et réponses publiques
La traite de personnes, souvent qualifiée de forme moderne d’esclavage, constitue au Canada un problème criminel et social majeur qui touche principalement les femmes et les filles et se manifeste surtout par l’exploitation sexuelle et le travail forcé. Bien que longtemps sous‑déclarée, cette criminalité fait désormais l’objet d’un suivi statistique et de politiques publiques structurées à l’échelle fédérale.
De 2014 à 2024, les services de police au Canada ont déclaré 5 070 affaires de traite de personnes, soit un taux annuel moyen de 1,2 affaire pour 100 000 habitants. Sur cette période, le volume d’affaires a globalement augmenté, si bien qu’en 2024 on recense 608 affaires pour un taux de 1,5 affaire pour 100 000 habitants, environ trois fois plus qu’en 2014. La distribution géographique de la traite est inégale : les plus forts taux provinciaux sont observés en Nouvelle‑Écosse, à l’Île‑du‑Prince‑Édouard, en Ontario, au Nouveau‑Brunswick et en Saskatchewan, et plus de 80% des affaires se produisent dans les grands centres urbains. Cette concentration urbaine illustre le lien entre traite de personnes, marchés sexuels, mobilité et économie informelle.
Les données policières confirment que la traite de personnes est un phénomène fortement genré. Entre 2014 et 2024, 93% des victimes identifiées par la police étaient des femmes et des filles, tandis que 82% des auteurs présumés étaient des hommes et des garçons. Les victimes féminines ont tendance à être plus jeunes, souvent impliquées dans des affaires impliquant une seule victime, et entretiennent fréquemment une relation intime ou de confiance avec le trafiquant. Ces éléments mettent en évidence l’importance des dynamiques de contrôle coercitif, de la violence fondée sur le genre et du recours à la manipulation affective plutôt qu’à la seule force physique. Les victimes peuvent également présenter des vulnérabilités cumulées : pauvreté, expériences de maltraitance antérieure, placement, marginalisation raciale ou autochtone, ou encore statut migratoire précaire.
Sur le plan judiciaire, la complexité de ces dossiers est remarquable. De 2013‑2014 à 2023‑2024, les tribunaux de juridiction criminelle pour adultes ont réglé 1 281 causes comprenant 4 464 accusations de traite de personnes, avec un nombre annuel de causes plus que doublé au cours de la période (de 46 à 112). En moyenne, chaque cause comporte 18 accusations et prend environ deux fois plus de temps à être réglée qu’une autre cause d’infraction avec violence, ce qui reflète la multiplicité des infractions connexes (violence, séquestration, infractions sexuelles, crimes financiers) et la difficulté de documenter l’exploitation dans la durée. Malgré cette intensité procédurale, 84% des causes se soldent par un arrêt, un retrait, un rejet ou une absolution, et seulement 10% aboutissent à un verdict de culpabilité, même si, parmi les personnes reconnues coupables, plus de 75% reçoivent une peine d’emprisonnement. Ce taux relativement faible de condamnation souligne les défis probatoires (crédibilité, peur des représailles, retraumatisation) et la nécessité de pratiques judiciaires sensibles aux traumatismes.
Sur le plan des politiques publiques, le Canada s’est doté d’une Stratégie nationale de lutte contre la traite des personnes, mise en œuvre depuis 2019 et dotée de plus de 57 millions de dollars pour la période 2019‑2024, puis de 10,28 millions de dollars par an à partir de 2024‑2025. Cette stratégie, coordonnée par Sécurité publique Canada, repose sur cinq piliers : autonomisation, prévention, protection, poursuites et partenariats. Elle mobilise de nombreux ministères et organismes (ASFC, CANAFE, IRCC, SPAC, FEGC, Justice Canada, GRC, Statistique Canada, etc.) et s’inscrit dans une logique « pangouvernementale » qui combine interventions policières, soutien aux victimes, prévention auprès des populations à risque et actions internationales.
Le pilier de l’« autonomisation » vise à soutenir les victimes et les survivant·e·s dans la reconstruction de leur autonomie, en finançant notamment des projets communautaires tenant compte des traumatismes, offrant accompagnement psychosocial, aide juridique, soutien au logement, à l’emploi et à l’éducation. Entre 2023 et 2025, plusieurs dizaines de projets ont reçu un financement fédéral, incluant des programmes d’hébergement sécuritaire, de santé mentale et de lutte contre les dépendances, ou encore des projets de soutien dirigés par des pairs. Ces initiatives cherchent à briser le cycle de revictimisation en agissant sur les conditions sociales (dettes, isolement, dépendances) qui maintiennent les personnes dans l’exploitation.
Le pilier « prévention » s’appuie sur de vastes campagnes de sensibilisation du public, en particulier auprès des jeunes, des parents, des populations autochtones et des nouveaux arrivants, afin de mieux reconnaître les signes de la traite et de connaître les ressources existantes. Depuis 2021, la Campagne nationale de sensibilisation à la traite des personnes a déployé affichages, contenus numériques et partenariats médiatiques, avec des centaines de millions d’impressions et des dizaines de millions de visionnements de vidéos. Les évaluations montrent une légère amélioration de la perception du caractère grave de la traite au sein des collectivités, mais une connaissance encore faible des ressources comme la Ligne d’urgence canadienne contre la traite des personnes. Parallèlement, des projets ciblés financés par le gouvernement visent les jeunes à risque (par exemple, au Québec et au Nouveau‑Brunswick), en combinant ateliers d’éducation sexuelle, information sur les relations saines et repérage précoce des stratégies de recrutement.
Le pilier « protection » se traduit par le renforcement des services directement destinés aux victimes et aux survivant·e·s. Justice Canada a soutenu divers projets à travers le Fonds d’aide aux victimes, notamment des programmes d’hébergement et de réadaptation spécialisés, des services de counseling sensibles aux traumatismes, et des formations pour les intervenants de première ligne. Des efforts sont également déployés pour adapter les services aux réalités culturelles des communautés autochtones et d’autres groupes marginalisés, notamment au moyen de refuges, de logements de transition et de programmes de prévention de la violence familiale. Ces actions visent à combler les lacunes du système de soutien, en particulier pour les populations éloignées des grands centres urbains où se concentrent pourtant la majorité des affaires policières.
Enfin, les piliers « poursuites » et « partenariats » s’attachent à améliorer la capacité du système de justice pénale à poursuivre efficacement les trafiquants et à renforcer la coordination entre acteurs. La GRC a développé un réseau de coordonnateurs de la lutte contre la traite des personnes à travers le pays, ce qui s’est accompagné d’une hausse des plaintes signalées, interprétée comme un signe d’amélioration de la détection. Les autorités fédérales travaillent également à intégrer des considérations de lutte contre la traite dans les chaînes d’approvisionnement publiques via des clauses contre le travail forcé, des formations à l’approvisionnement éthique et des collaborations internationales sur les normes de diligence raisonnable. À l’échelle internationale, le Canada finance des projets de renforcement de capacités en Amérique latine, ciblant la collaboration entre cellules de renseignement financier et procureurs ou s’attaquant aux facteurs structurels qui augmentent la vulnérabilité à la traite.
Au total, la situation canadienne révèle un paradoxe : d’un côté, les données indiquent une hausse des affaires déclarées et des causes judiciaires, ce qui peut témoigner d’une amélioration de la détection et de la réponse institutionnelle; de l’autre, la traite demeure un phénomène largement caché, fortement genré et alimenté par des inégalités sociales et économiques persistantes. Les défis majeurs tiennent à la sous‑déclaration, aux obstacles à la participation des victimes au processus judiciaire, et à la nécessité de réponses ancrées dans les communautés et sensibles aux traumatismes. Les orientations récentes visant à renouveler la Stratégie nationale, en s’appuyant sur des consultations avec des survivant·e·s, des organismes communautaires et des partenaires autochtones, reflètent la volonté de mettre davantage l’accent sur les droits, la prévention primaire et la réduction des facteurs de vulnérabilité. À moyen terme, l’efficacité de la lutte contre la traite de personnes au Canada dépendra de la capacité à maintenir ce financement, à renforcer les données probantes et à intégrer la voix des personnes concernées dans l’élaboration des politiques.
Rédaction : Rachidata Sidibé | Chargée de communication
Contact: communication@centrelles.com
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Références :
Statistique Canada. (2025, 8 décembre). La traite des personnes au Canada, 2024. Le Quotidien. https://www150.statcan.gc.ca/n1/daily-quotidien/251208/dq251208e-fra.htm
Sécurité publique Canada. (2025). Stratégie nationale de lutte contre la traite des personnes : Rapport 2023-2025. Gouvernement du Canada. https://www.securitepublique.gc.ca/cnt/rsrcs/pblctns/ntnl-strtgy-cmbt-hmn-trffckng/2023-2025/index-fr.aspx